vendredi 13 mars 2015

Roxane

Roxane s’étire au réveil, comme elle le fait toujours. 

Elle se lève, attirée par la bonne odeur de cuisine et trouve son assiette à sa place habituelle. Tous les matins, c’est pareil. Le petit déjeuner est servi par maman qui s’occupe de toute la famille. Roxane commence à manger, sans même qu’on y prête attention. Elle sait qu’elle va avoir une remarque  mais ça ne la dérange pas. Quand maman l’aperçoit, elle lui dit :
« Dis-donc, tu pourrais dire bonjour, le matin ! »
Ensuite, elle la prend dans ses bras, et l’embrasse très fort. Roxane lui rend ses caresses. Elle n’aime pas qu’on l’interrompe quand elle mange, mais tant pis. C’est bon d’avoir quelqu’un qui prend soin de soi. Et elle aime que maman lui fasse des câlins.

Bientôt, ce sera l’heure d’aller travailler. Maman et Papa s’en iront et Roxane restera seule. Elle aimerait bien aller avec eux, mais ce n’est pas possible.
Elle n’a jamais osé montrer ce qu’elle ressent, mais quand elle voit sa sœur Jeanne et son frère Thibault qui vont à l’école, ça lui fait mal. Elle aimerait bien être comme eux, mais elle est différente. 

Jeanne vient de finir ses corn-flakes. Elle a tâché sa jupe en mangeant. Il faut la changer. Papa n’est pas content. Il crie qu’il va être en retard. Tout le monde se dépêche. Roxane n’aime pas quand papa crie. Elle ne veut pas le contrarier alors elle se met dans son coin et se fait toute petite, pour ne pas faire de bêtise. Elle aussi renverse du lait, parfois. Et il n’aime pas ça du tout.

Quand tout le monde est prêt, il s’en va avec Jeanne et Thibault. Il les dépose à l’école pendant que maman finit de se préparer.

Souvent, Roxane entre-ouvre la porte de la salle de bain pour regarder. Maman est belle.  Elle a plein de tenues différentes. Aujourd’hui, elle porte une robe noire.

Roxane se demande ce qu’elle fait dans le miroir. Comme elle est petite, elle n’arrive pas à bien voir. On dirait qu’elle met quelque chose sur son visage. Et au bout d’un moment, elle prend un mouchoir et le mord.
Ca, Roxane comprend. Elle aussi aime bien jouer avec les mouchoirs. Mais on le lui interdit toujours. Ce n’est pas juste que maman y ait droit et pas elle.
Enfin, c’est comme ça. Elle est différente.

De la fenêtre, elle regarde maman partir. Elle s’éloigne de plus en plus jusqu’à disparaître au bout de la rue.
Elle est toute seule, maintenant. Comme d’habitude. Alors, elle fait comme tous les jours : elle retourne se coucher. De toute façon, il n’y a que ça à faire.

Elle s’étire à nouveau, étend ses pattes avant et se blottit confortablement à sa place, dans son panier. C’est dur d’être un chat. 



Mais comment font-elles ?

Il est une question que je me pose depuis des années quand je vois dans la rue des femmes apprêtées, maquillées, coiffées : mais comment font-elles ?
Cette vendeuse au rayon livre, comment fait-elle pour avoir toujours le collier qui semble avoir été créé spécifiquement pour aller avec sa tenue ?
Et la fille au parc, comment fait-elle pour avoir cette ligne superbe qui lui permet de porter gracieusement toute forme de combinaison moulante sans avoir l'air d''un phoque ?
Et la secrétaire de l'auto-école, comment fait-elle pour avoir toujours l'écharpe ou les chaussures assorties avec son sac à main, sans se contenter des sempiternelles couleurs noir et marron ?
Et la voisine, comment fait-elle pour gérer ses deux enfants tout en ayant toujours une tenue superbe, harmonieuse des pieds à la tête ? Comment fait-elle pour nettoyer le chocolat sur la bouche de ses bambins sans s'en tartiner elle-même le chemisier ? Comment fait-elle pour dénicher le chapeau dont la couleur est parfaitement identique au motif sur la jupe ?
Comment font ces femmes pour se parer journalièrement de bleu, rouge, vert, mauve, jaune, rose, violet, pourpre, paprika, turquoise, parme, caramel, ocre, amande, sapin, roi, absinthe, châtaigne, sans faute de goût, ni erreur malheureuse de disharmonie picturale, sans jamais créer de choc culturel dans la rencontre des tissus, sans blesser l'œil d'un jet de couleur perdue, sans erreur stratégique dans l'élaboration de leur plan de bataille vestimentaire ?
Mais comment font-elles ?

Après une enquête approfondie mêlant réflexions personnelles, élucubrations diverses, observations minutieuses de cas d'étude et expérimentations multiples sur ma personne, voici des éléments de réponses au mystère de l'extraordinaire capacité d'organisation esthétique de ces femmes.

Il y a celles qui sont naturellement superbes. C'est totalement injuste pour les autres, qui  font partie de la plate catégorie des femmes aux "cheveux gras, problèmes de cellulite et pas le temps le matin", mais c'est une réalité. Il y en a qui, en se réveillant, sont absolument magnifiques. Elles n'ont rien à faire de spécifique. Leur nuisette sexy parée de plume de paon a disparu ? Qu'à cela ne tienne ! Elles empruntent le T-shirt de foot de monsieur-le-mari-de-la-femme-parfaite,  le même t-shirt qui ferait ressembler n'importe qui d'autre à un sac. A leur contact, ce fameux t-shirt informe et mal coupé  se transforme en splendide tenue sensuelle. Il épouse naturellement et parfaitement les formes de leur corps pour donner une impression de beauté naturelle et négligée. Ce n'est pas juste, pas juste, pas juste, et j'ose espérer que ces femmes n'existent que dans les films américains.

Il y a celles qui, libérées de contraintes financières du commun des mortels, peuvent passer leur journée à s'occuper d'elles. Elles passent des heures en salle de sport, en institut de beauté, testent les dernières crèmes, les procédés les plus efficaces pour conserver leur apparente jeunesse. Ces femmes-là sont enviées par beaucoup et essuient des remarques cinglantes quotidiennement sur la facilité qu'il y a à s'occuper de soi quand on n'a que cela à faire. Les autres se consolent en pensant qu'on ne peut pas s'épanouir dans la platitude d'une vie emplie de soin de beauté tout en songeant qu'elles aimeraient bien, elles aussi, bénéficier de la même chance.

Il y a celles qui sont hyper organisées. Leur garde-robe est rangée en fonction de seulement trois couleurs, qui s'accordent à peu près ensemble et qui s'ajoutent à un choix universellement harmonisé de noir, de blanc et de bleu-jean. Ces couleurs peuvent être le violet, le vert et le rose ou encore l'orange, le bleu et le rouge, ou encore le marron, le jaune et le orange... L'avantage d'une telle organisation, c'est qu'elles sont à peu près sûres de pouvoir coordonner correctement son chemisier et sa jupe, y compris lorsque les connexions neuronales ne sont pas encore activées. Cette même catégorie de femmes porte toujours les trois mêmes écharpes, en alternant plus ou moins hasardeusement leur choix, ne change jamais de bijoux, se contentant de parure traditionnelle ou alternant quelques colliers de la même manière que les écharpes. Cette même catégorie de femmes acquiert parfois sa garde robe par tenue, étant capable de passer une journée entière à faire les soldes pour trouver le chemisier qui semblera avoir été confectionné pour être porté avec le tailleur qu'elles ont acheté dans la matinée. Leur maquillage est toujours identique et leur coiffure choisie en fonction de la rapidité avec laquelle elle se prépare. Ce sont ces femmes qui sont capables de changer trois couches en restant impeccables, tout simplement parce qu'elles ont choisi la tenue en synthétique qui ne souffre pas de la présence d'une petite tache lavable à l'eau, qui ne nécessite pas de repassage et qui reste toujours comme neuve quelle que soit la façon dont on la chiffonne. Une tache de chocolat qui vient se profiler au bord du décolleté ? Le mal est résolu d'un simple passage sous l'eau, le vêtement sèche en cinq minutes et retrouve sa forme d'origine. Pour comprendre la subtilité du choix du synthétique, il suffit d'imaginer la même scène avec un ensemble en lin blanc.

Il y a celles qui sont débrouillardes : elles achètent des quantités monstrueuses de vêtements dès qu'elles ont l'occasion de faire des affaires. Ce qui est impressionnant, c'est leur capacité à se rappeler exactement de ce que contient leur capharnaum d'armoire, qui est bien évidemment sans dessus-dessous. Chaque matin est une expédition digne des plus grandes fouilles archéologiques. Elles sont capables de dénicher un vieux châle de grand-mère  et de le transformer en étole rétro hyper tendance. Confiez-leur un vieux sac à main déchiré, elles vous le rendront métamorphosé par l'ajout d'une écharpe et d'une épingle à cheveux en forme de fleur, transformé pour l'occasion en broche sublime.

Il y a les autres, les innombrables autres, catégorie à laquelle appartiennent la très grande majorité d'entre nous, qui adorent ce petit haut mais n'ont rien pour aller avec, qui assortissent tant bien que mal leur tenue, sans jamais trouver deux éléments qui s'assemblent dans leur garde-robe, qui n'ont pas le temps de faire du shopping, qui sont désespérées de ne jamais trouver un pantalon seyant, qui trouvent enfin la robe de leur rêve pour être freinées par le nombre de chiffre sur le prix, qui sont agacées de passer tant de temps pour des choses aussi futiles que l'ajustement d'une veste sur le corps et qui finalement considèrent qu'il y a des choses plus importantes à faire que de perdre son temps sur ses vêtements.

Mais soyons honnêtes. Quand on fait partie de cette immense catégorie des autres, les "cheveux gras, problèmes de cellulite et pas le temps le matin", est-ce qu'on a le courage de mener une expédition tous les jours comme les débrouillardes ? Est-ce qu'on serait capable d'organiser son quotidien autour des plis de sa jupe comme les hyper organisées ? Et si on avait du temps, beaucoup de temps, passerait-on des heures en salle de sport ? Serait-on obsédé par sa garde-robe, la finesse de son mascara ou encore par le déhanché de sa coupe de cheveux ? Et ne s'ennuierait-on pas à la troisième séance d'ultra-violet ? Quand on n'a jamais aimé le sport, ou qu'on ne comprend pas comment fonctionne ce mystérieux outil qu'est l'eye-liner, ou encore que l'on considère le recourbe-cil comme un instrument de torture et  l'application des crèmes de beauté comme une perte de temps, quelles que soient les circonstance de la vie, on ne deviendra jamais ni une déesse du fitness, ni une maquilleuse hors-pair, ni une droguée des instituts de beauté.

Alors, comment font-elle ?

lundi 2 mars 2015

Les buveurs de sang


Le soleil est en train de se coucher. Il me faut rentrer absolument. Chaque jour, c’est la même histoire. Vers 16 heures, nous commençons tous à nous préparer pour le chemin du retour. Cela dure depuis maintenant plusieurs mois.
Au début, nous pensions… nous espérions que c’était passager. A la télé, on nous avait conseillé de rentrer chez nous avant la tombée de la nuit pendant quelque temps. Les autorités annonçaient qu’elles allaient très vite éradiquer le fléau en prenant les mesures nécessaires. Nous n'y avons pas vraiment pris garde... C'était comme quand ils nous conseillent un vaccin ou un autre... Qui écoute les conseils de la télé ? On pensait que c'était encore une fausse alerte. C'était aussi crédible que dans les films, quand on dit aux gens de rester chez eux à cause d'une attaque de zombis... 
Et puis, nous avons été de plus en plus nombreux à nous faire prendre... toujours à la tombée de la nuit ou plus tard. L'incrédulité  a fait place à la consternation, l'effroi à la panique. Moi j'ai eu de la chance. Dans mon métier, on commence tôt le matin mais le soir, à 16 heures, tout est terminé. Je ne suis jamais dehors durant la nuit, du coup, j'ai été épargné. Mais autour de moi, la plupart se sont fait piéger. 
Maintenant, on a bien compris qu'à la télé, c'était pas du pipeau. Faut rester chez soi le soir et barricader ses fenêtres !
Ils sont redoutables, se faufilent partout par on ne sait quel moyen, ces sales monstres. J'en ai jamais vu de près, mais il paraît qu'ils sont effrayants. Ce sont des horreurs assoiffées du sang des hommes qui sont capables de voler jusqu'à leur proie... On dit qu'ils ont des yeux épouvantables par leur noirceur, que leurs ailes sombres semblent sorties de l'enfer et que les membres de leur corps immonde sont poilus comme ceux des bêtes sauvages. Cela dit, personne n'a vraiment réussi à les voir d'assez près pour les décrire avec certitude.
Mais voilà, maintenant, notre vie continue le jour, mais le soir, on se protège comme on peut parce qu'on est tous morts de trouille.
On n'a pas envie de les entendre car on connaît tous le bruit qu'ils font ! Ah ça, oui ! On ne peut pas les voir de près, mais on les entend bien... satanés moustiques !