mardi 28 avril 2015

La Vie ailleurs

Le titre officiel est déposé, et voici en exclusivité sur internet les deux premiers chapitres modifiés à partir des retours de mes lecteurs.
J'en suis à la version 7.
Est-ce qu'il y aura une version 8 ? A vous de me le dire !
N'hésitez pas à commenter pour critiquer ou au contraire dire ce qui vous plaît. J'en tiens toujours compte !
Je pense tout de même que ma recherche d'un éditeur va bientôt commencer.
Bonne lecture !



Couverture temporaire


1.              Expatrié en Inde


Ce matin, au réveil, Hervé Planchon s’est regardé dans la glace et s’est étonné de la taille de son ventre. On lui avait dit qu’il perdrait du poids dans ce pays, mais depuis qu’il est là, les kilos se sont accumulés de façon scandaleuse. Il déteste la nourriture qu’on lui sert le midi au restaurant du coin. Pourtant, il se gave de naans et de chappattis[i] pour faire passer le piquant du curry. Privé d’alcool parce qu’il est difficile de s’en procurer, il n’en a jamais bu autant, comme pour compenser la sensation de manque.
Et là, ce ventre énorme le regarde.
Il faut que je fasse quelque chose, se dit-il. Avec son visage rond, ses lunettes rondes et son bidon rond, il ressemble à une caricature de bande dessinée. Il soupire. Il ne peut pas être sur tous les fronts en même temps et en ce moment, au boulot, c’est dur.
Il passe un coup de peigne dans ses beaux cheveux noirs et bouclés, se flattant d’avoir pu conserver un semblant de beauté. Du haut de ses quarante-cinq ans, Hervé n’a pas l’intention de se laisser déprimer par un peu de graisse superflue. Il lui fera la peau, en tant voulu.
Ses comptes se règleront en salle de sport.
Dans cette salle de bain non climatisée, il règne une atmosphère étouffante. Il fait aussi chaud et humide que dans la rue. C’est une sensation qu’il déteste. Alors qu’il sort de la douche, et qu’il finit de se préparer, il transpire et se sent déjà moite. Heureusement, il passera aujourd’hui le plus clair de son temps dans des bureaux aseptisés, comme d’habitude.

Avant de quitter la maison, il embrasse sur le front sa femme Marion qui est toujours endormie. Elle ouvre un œil pour lui souhaiter une bonne journée. Dans une heure, elle se lèvera pour aider les enfants à se préparer et les envoyer à l’école. Ensuite, elle passera sa journée à s’occuper d’orphelins malheureux et à réunir des dons pour soutenir diverses associations caritatives. Elle ne s’est jamais occupé de sa fille ni de son fils, faisant toujours appel à une nourrice, une préceptrice et trouvant divers prétextes pour se décharger de ce fardeau. Par contre, les gosses des autres, les malheureux orphelins, elle peut passer ses journées avec eux.
La veille, ils se sont disputés à ce sujet. Hervé en a marre de voir sa femme toujours partie par monts et par vaux. Son fils est en pleine crise d’adolescence, sa fille refuse de lui parler depuis trois mois, et elle, elle préfère s’occuper des petits lépreux que de sa propre famille. Il en a marre. Il voudrait retrouver celle qu’il a épousée, pas cette étrangère pourrie par l’expatriation.

Il entre dans sa voiture et donne l’ordre à son chauffeur de se mettre en route. Il va falloir mettre fin à tout ça. Il a passé cinq ans en Chine, cinq ans en Corée, et il est bien sûr qu’il ne tiendra pas cinq ans en Inde. Dans un an et demi, à la fin de son contrat, ils retourneront en France. C’est devenu nécessaire, pour lui et pour sa famille. C’était sympa, une belle expérience, très enrichissante.  Mais ça a trop duré. Et ce pays, c’est vraiment dur.

Il déteste se promener dans les rues de cette ville. Ça sent mauvais, c’est sale, ça grouille de moustiques, de vaches et il n’y a pas de trottoirs où marcher. Même à l’ abri dans sa voiture, il n’aime pas regarder les passants. La seule chose qui lui plaise, c’est le temps. Il fait presque toujours un soleil magnifique et le froid parisien ne lui manque pas du tout. Bien sûr, il y a aussi le challenge qui le stimule. Son rôle, c’est de gagner de l’argent, ou en tout cas de ne pas en perdre. Tout ça pour le compte de son employeur, bien entendu. Et faire du business avec des Indiens, c’est palpitant.
Chaque jour est une aventure.

Directeur financier de l’usine de Chennai, Hervé Planchon travaille pour le fabricant de matériel de transport Pierport depuis plus de vingt ans. C’est une grande entreprise française implantée dans le monde entier qui fabrique toute sorte de véhicules. Ce matin, il a rendez-vous avec un gros client à Alwarpet.[ii]
 Il se prépare déjà aux plus abracadabrantes des situations. La dernière fois, on lui a demandé de préparer un dossier de cent cinquante pages pour justifier une facture de quelques milliers d’euros. Comme s’il n’avait que ça à faire… Il s’en est sorti, comme toujours.
Il est le meilleur.
Mais là, il s’agit de soixante-dix mille euros. Qu’est-ce qu’ils vont encore aller lui inventer ? Il s’attend au pire.

Il a rendez-vous dans un haut building recouvert de vitres teintées, sans doute l’un des plus riches de la ville, construit il y a peu, juste en face d’un bidonville. Dans deux ans, on croira qu’il date des années cinquante. Entre l’humidité, la chaleur et la piètre qualité de la conception, tout vieillit trop vite ici.
Hervé Planchon s’est toujours étonné de voir côtoyer de si riches habitations avec les plus délabrées des constructions. Une fois, il en a parlé avec un client qui a dit, avec un air de regret :
— C’est à cause de notre gouvernement pro-pauvre. Ici, ce n’est pas comme en Chine, où ils ont résolu le problème en les mettant dans des cars pour les envoyer à l’extérieur de la ville.
Le client en question a ensuite versé dans sa bouche une rasade de café qu’il a bu bruyamment avant d’ajouter, en souriant :
— Mais, ce n’est pas si mal… ça fait de la main d’œuvre pas chère. C’est bon, pour les affaires. 
Ce jour-là, même lui, qui pourtant en a vu d’autres, a été choqué.

Son rendez-vous d’aujourd’hui est à l’heure. Cela fait plaisir, pour une fois. Il est habitué à ce qu’on le fasse patienter, ou pire, qu’on oublie carrément de venir.
Assis dans un grand bureau peint en blanc au design moderne, il observe son interlocuteur de ses petits yeux ronds. Le jeune Indien, son client, dodeline de la tête de gauche à droite dans un mouvement diagonal typique[iii] et avec un sourire particulièrement agaçant. Sa main est posée sur une liasse de documents. Il doit y avoir plus de trois cent pages imprimées qui détaillent divers coût de fabrication, problèmes de taxes, douanes, importation, le tout pour la modique somme de quatre millions huit cent trente-neuf mille deux cent soixante-huit roupies et trois centimes. À peu près soixante-dix mille euros.
C’est une commande importante de camions réfrigérés pour une entreprise de transport de marchandises.
Le jeune Indien est en train de lui expliquer qu’il ne peut pas valider sa facture. Hervé se demande à nouveau sur quelle planète il est tombé. Depuis qu’il est là, il se pose tous les jours la question.
— Le problème, Monsieur, c’est que la facture n’est pas imprimée au bon format.
— Au bon format ?
— Oui.
— Vous pouvez me montrer à quoi ça ressemble, le bon format ?
— Oui, bien sûr.
Le client sort un gros dossier rouge de son sac. Relié, cela ferait un livre de cinq cents pages, pas un best-seller, mais un gros volume. Il ouvre et montre une feuille bizarre avec pleins de chiffres. C’est un beau travail sous Excel qui ne veut rien dire. Hervé a l’habitude.
Selon le type, la mise en page ne convient pas. Le financier lève un sourcil :
— Si je comprends bien, vous voulez que je réimprime tout avec une plus grande marge ?
— Oui, c’est ça.
Ce n’est pas possible. Il ne peut pas lui demander quelque chose d’aussi absurde que de réimprimer trois cents feuilles parce que l’espace blanc sur le côté est trop petit… Non. La situation doit être plus simple, il ne veut pas payer, il veut gagner du temps, et en plus il le prend pour un con. À moins qu’il ne veuille se protéger vis-à-vis de ses supérieurs en lui faisant remplir tout un tas de papiers inutiles… Dans tous les cas, ça se résume en une phrase : il ne paie pas.
— Vous ne payez pas ?
— Non. J’ai besoin de la facture au bon format.
— Bon… Est-ce qu’il y a autre chose dont vous avez besoin, pendant qu’on y est ?
Le type réfléchit, reprend le dossier, le feuillette et s’arrête en pointant du doigt le bas d’une page :
— Là, ça ne va pas.
— Qu’est-ce qui ne va pas ?
— Le chiffre. Il me faut un chiffre rond, pas de centimes.
Hervé regarde. Il comprend :
— Vous êtes en train de me dire que vous ne paierez pas les quatre millions huit cent trente-neuf mille deux cent soixante-huit roupies, à cause des trois centimes ?
— Oui, c’est ça. Je ne peux pas valider une facture comme celle-là.
Rester calme, surtout, rester calme. Dans cet immense bureau presque vide, totalement aseptisé et coupé de l’agitation du monde réel, Hervé a l’impression de vivre un de ces moments bizarres où le temps s’est arrêté. Plus rien ne compte que ce qu’il va dire.
L’Indien l’observe avec un petit sourire. Est-ce qu’il guette quelque chose ? Attend-il qu’Hervé s’énerve et sorte de ses gonds ? Ce serait trop facile. On ne l’aura pas comme ça. Pas lui. Pas Monsieur Planchon. Il regarde son client droit dans les yeux et lui répond :
— Mais il n’y a aucun problème ! Autre chose ?
— Oui. Toutes les pages doivent être signées par le responsable légal.
— Très bien. Ce sera fait. Vous être sûr qu’il ne faut rien d’autre ?
Le type semble hésiter avant de répondre.
— Non, c’est bon.
— Bien, tout est clair. Je vous retrouve la semaine prochaine, alors ?
— Non, non… heu… Mettez tout en ordre et l’on reprendra rendez-vous.
Gagner du temps. C’est la règle. Mais ça ne se passera pas comme cela. Il sort son agenda, tourne les pages et s’arrête sur celle qui l’intéresse :
— Lundi prochain, même heure ? On peut même se revoir avant, mais vous comprenez, le temps de tout mettre en ordre…
— Oui… d’accord. C’est noté.
— Je m’en souviendrai, de vos normes, pour la prochaine fois, ironise-t-il.
L’Indien le raccompagne à la porte. Il rassemble ses affaires, lui serre la main, et retrouve sa voiture qui l’attend dehors.

L’air est humide et étouffant. Quand on sort d’une pièce avec air conditionné, c’est insupportable. Et tous ces klaxons qu’on entend ! C’est vraiment pénible. D’ailleurs, quand Pierport s’est implanté en Inde, il a fallu changer la technologie des véhicules : les modèles français n’avaient pas de klaxons assez solides pour l’utilisation indienne. Ici, on fait hurler la voiture quand on veut passer, tourner, se garer, quand on a la priorité et quand on ne l’a pas. Et plus le son est fort et strident, mieux c’est.

Hervé s’approche de sa Toyota Innova et aperçoit à travers la vitre Cholan, son chauffeur, confortablement installé sur son siège rabattu en arrière, qui dort profondément, le visage recouvert de son journal. Il tape deux coups secs sur le capot pour le réveiller. Celui-ci se lève en trombe et se précipite pour lui ouvrir la portière.
                                                                                                   
On tourne à gauche pour prendre un petit chemin parallèle. Il grille trois feux rouges et conduit au milieu de la route, sur la ligne blanche censée délimiter la circulation alternée. Quand une autre voiture apparaît, il klaxonne très fort et se décale un peu sur le côté gauche, là où il serait censé conduire s’il respectait à peu près le code de la route.
Cela ne gêne plus Hervé. Au début, il pensait constamment qu’il allait avoir un accident. Et puis, plusieurs fois, il a vraiment failli, mais Cholan a toujours le bon reflexe. Maintenant, il lui fait confiance.

Un jour, il lui a demandé si c’était difficile d’obtenir son permis de conduire. La réponse de celui-ci fut pour le moins étonnante :
— Avant, M’sieur, c’était facile. Il fallait conduire en ligne droite. Mais maintenant, c’est plus compliqué. Il faut faire un zigzag et éviter les obstacles.
— Ah oui, ça change tout…
— Et puis c’est cher. Il faut payer huit mille roupies[iv].
Hervé s’est demandé si Cholan se rendait vraiment compte de ce qu’il disait. Comme son anglais était approximatif, ils avaient parfois du mal à communiquer.
— Et le code de la route ? Il y a une épreuve du code de la route ?
— Oui, M’sieur.
Hervé n’était pas sûr qu’il ait compris. Il n’a jamais su s’il y avait un examen à passer ni en quoi il consistait.

Maintenant, il ne fait plus attention à tout ça. Il a pu arriver que Cholan percute un type dans la rue, mais celui-ci n’a rien eu de grave. Une autre fois, ils sont entrés dans un troupeau de vaches. Là, par contre, le chauffeur a eu peur. Il lui a expliqué que si les paysans du coin l’attrapaient, ils le lapideraient sur la place… On ne touche pas aux vaches sacrées.
Alors bon, tout cela ne le gêne plus. L’autoroute peut devenir soudainement à double sens. Les feux ne servent qu’à illuminer les rues. Les trottoirs et passages piétons n’existent pas. On circule dans tous les sens, plus ou moins n’importe comment. C’est normal.
Finalement, les lois régissant la circulation sont assez simples et pleines de bon sens. Priorité à la plus grosse. En cas d’égalité, celui qui klaxonne le plus fort peut passer le premier.

Sur le chemin, il envoie un message à Mohan, le directeur des ressources humaines : « Je sors de rendez-vous et j’arrive. Je vous rejoins au restaurant. »
L’équipe de direction composée à moitié d’expatriés d’origine diverse et à moitié d’Indiens a l’habitude de se réunir pour le déjeuner.

En regardant la ville défiler sous ses yeux, il se demande comment il va faire pour boucler son budget.
Aujourd’hui, un client refuse de payer sa facture parce que la mise en page ne lui convient pas ; il y a un mois, c’étaient les douanes qui ne voulaient pas laisser entrer du matériel nécessaire à la construction. Tout était en ordre, il fallait juste graisser la patte du douanier. L’affaire s’est réglée avec dix mille roupies qui se sont glissées dans les « frais divers » du bilan trimestriel.
Et puis, toujours, des calculs fumeux, de la corruption, de la paperasserie inutile, des gens qui veulent gagner du temps…
Il s’arrache les cheveux pour se faire rembourser ses propres notes de frais, alors une facture auprès d’un client externe…

Une heure plus tard, il arrive à l’usine. Il n’y a pas d’électricité pour le moment ; il est treize heures passées, la coupure[v] vient de commencer. Il regarde son téléphone. Pas de réponse. Peut-être sont-ils toujours à l’intérieur en train de l’attendre.
Il monte aux bureaux de la direction. Dans le hall, deux de ses collègues l’attendent, le duo gagnant, comme il les nomme. Mohan s’adresse à lui :
— On t’attendait. On va au Pizza Hut, pour changer ?

Les trois hommes se mettent en route. Le directeur des ressources humaines s’installe à l’avant et explique au conducteur en tamoul qu’il doit se rendre au grand centre commercial qui est au sud. Ça n’est pas vraiment à côté, mais de toute façon, avec la coupure de deux heures, ils ont largement le temps.
Il est gentil, Mohan. Il essaie de bien faire son boulot, de mettre une bonne ambiance et d’être sur tous les fronts à la fois, mais il n’y arrive pas. Lorsqu’il essaie de s’occuper d’un problème, soit il tombe à côté, soit il est dépassé et ne sait pas gérer. Une vraie calamité. Mais Hervé l’aime bien. Quand il est mal à l’aise, sa moustache courte frétille et il se met à sautiller sur ses pieds, comme s’il voulait éviter de dodeliner de la tête comme le font les autres Indiens.
Maintenant qu’il est dans la voiture et qu’il parle au chauffeur, on le sent à son aise. Rien ne bouge, juste la main, pour donner des indications.

Derrière lui, Giacomo s’assoit et jette un œil à son BlackBerry. C’est le directeur de la qualité, un Italien qui est là pour un an. Il en avait tellement marre des ouvriers qu’il n’arrivait pas à diriger qu’il a déplacé son bureau pour être à côté de la main d’œuvre. Hervé l’admire. Il ne pourrait pas travailler dans le cœur de l’usine, sans clim, avec la chaleur, la crasse, l’odeur des machines… On peut reprocher à Giacomo son sale caractère bourru, son tempérament emporté, sa franchise parfois malvenue, mais il y a une chose de sûre, c’est qu’il n’a pas froid aux yeux…

Quand ils entrent dans le restaurant, Hervé se tourne vers l’Italien et lui demande discrètement, dans un anglais impeccable :
— Pizza Hut ? C’est une chaîne de restaurants américaine, non ? En France, je ne les trouve pas terribles, leurs pizzas…
Giacomo hausse les épaules et lève les yeux au ciel. Son accent italien très prononcé a quelque chose de drôle, quand il s’exprime.
— Non, et ici, c’est encore pire. Je suis venu une fois, je voulais manger comme à la maison. C’est cher, gras, piquant, ça a le même goût que leur poulet au curry avec du riz, mais c’est plat et petit. Tu crois que moi qui suis napolitain, je peux manger un truc pareil ?
— Alors pourquoi on vient ici ?
— C’est une idée de Mohan. Je crois qu’il veut nous faire plaisir…



2.              Et encore un…


Le repas de ce midi était excellent. Une bonne pizza italienne, avec des épices indiennes, c’est un mélange que Mohan apprécie. Ça n’est pas de la grande cuisine, et ça ne vaut pas l’excellent curry du Taj Coromandel, mais ça change.
Giacomo et Hervé n’étaient pas de cet avis. Ils se sont plaints de la lenteur des serveurs et ont trouvé la pizza trop grasse. Pourtant, Mohan a fait tout ce qu’il a pu. Il a activé le service en demandant à être servi rapidement, et il les a bien conseillés pour leur éviter quelque chose de trop épicé. Mais malgré tout, cela ne leur a pas plu. Ces Européens, ils ne sont jamais contents. Ils mangent des plats qui n’ont pas de goût. Il faut toujours ajouter un peu de poivre ou de piment pour exalter les saveurs.

Une fois, Hervé l’a invité à manger. Sa femme, Marion, avait cuisiné un velouté de courgettes avec une quiche aux légumes, le tout végétarien, spécialement pour lui, avaient-ils précisé. Ça n’était pas mauvais, mais ça n’avait pas de goût.
Ce jour-là, il est resté très poli. Il a terminé son assiette et félicité la cuisinière, comme on fait en Europe. Évidemment, il a utilisé sa fourchette pour manger, même s’il trouve que c’est bien meilleur avec les doigts.
C’est encore un truc qu’il a du mal à comprendre. Pourquoi ces gens utilisent-ils des couverts, comme s’ils avaient peur de se salir les mains ? Cela dénature le goût des aliments, et c’est tellement moins naturel.
Lorsqu’il est invité ou qu’il mange avec des occidentaux, il a l’habitude de faire comme eux. Mais il n’aime pas ça.

Après le restaurant, ils sont tous retournés travailler. L’électricité était revenue. Leurs bureaux, c’est un grand bâtiment gris, situé en face des locaux de fabrication. Le site est immense, avec des ateliers pour toutes les étapes de la création.
Pierport fabrique toutes sortes de véhicules, allant de la simple voiture de tourisme aux camions citernes en passant par les motos et les tracteurs. Les locaux de Chennai sont leur siège en Inde. Ils sont implantés aussi à Delhi, Bangalore et Bombai.

À quinze heures, alors qu’il était concentré sur une pile de dossiers de candidatures, il a reçu un e-mail du siège. Dans l’entreprise, on communique la plupart du temps avec internet.
Bonjour Mohan,
On a trouvé un remplaçant pour le poste de directeur de site. Il viendra la semaine prochaine avec sa femme.
En pièce jointe, leurs billets d’avion.
Merci de préparer leur arrivée et de réserver un hôtel.
Cordialement,
Philippe Brindel,
Directeur des ressources humaines, Pierport

Cela fait deux mois qu’il cherche un remplaçant pour ce poste. Il est à deux doigts d’engager un nouvel employé, une personne de quarante ans qui a fait ses études à Bangalore avant d’être envoyée à Atlanta et de revenir travailler sur un site en Andra Pradesh. Un type super avec un bon profil.
Et voilà que sans prévenir, le siège vient lui coller encore un expatrié. Comme si le Français et l’Italien, ça ne suffisait pas. Et à quoi ça sert qu’il perde son temps sur ces piles de dossiers ?
Il relit le message encore une fois. Comment osent-ils lui imposer quelqu’un comme ça ? Non mais on rêve… Quel manque de respect, de tact, de considération… Qu’est-ce qu’ils croient, là-bas ? Qu’ici, on passe ses journées à méditer en chantant « OM » ? Il leur a pourtant bien dit qu’il cherchait quelqu’un et il était clair qu’on engagerait un Indien sur ce poste, pas un nouvel étranger qui coûte une fortune et veut tout faire à sa façon sans rien comprendre du mode de fonctionnement.

Il refrène sa colère. C’est quelque chose qui ne se fait pas. Il prend son téléphone et appelle Sudakhar, le directeur de l’usine.
— Tu étais au courant ?
— Non… tu me l’apprends.
— On fait quoi ?
— Je suppose que tu n’as pas le choix… Appelle Philippe pour en parler, mais je pense qu’ils t’envoient quelqu’un en interne. Il doit venir d’une autre usine. Comment il s’appelle ?
— Attend.
Il ouvre la pièce jointe et regarde ce qui est écrit.
— Frank Strauss. Ça te dit quelque chose ?
— Non. Mais demande à Philippe. C’est lui qui t’a écrit l’e-mail. À tous les coups, c’est quelqu’un d’un autre site. Ils ne savent pas quoi en faire, alors ils nous l’envoient…

Ils raccrochent. Incroyable qu’à Paris, ils soient désorganisés au point de leur imposer quelqu’un en les prévenant au dernier moment.
D’un autre côté, plus rien ne l’étonne de ce qui vient du siège. Un jour, il faudra que ses chefs viennent faire un tour sur le site, pour voir ce qui s’y passe. Cela leur remettrait les pieds sur terre.

Mohan prend un café avant de s’occuper du nouvel expatrié. Frank Strauss est Allemand. Il a vécu en France où il travaillait déjà sur un site, vers Toulouse. C’est donc bien une mutation interne.
Son profil a l’air de correspondre au poste. Il n’y a rien de choquant là-dedans, à part qu’on lui ait fait perdre des heures de boulot à chercher un nouvel employé pour finalement lui en imposer un autre.

Il se résigne donc à s’occuper du dossier de ce Monsieur. Après une longue réflexion sur ses tournures de phrases, il répond à l’e-mail de son supérieur parisien :
Cher Philippe,
J’essayais justement de remplacer mon directeur de site qui part en septembre. Après deux mois de recherches, j’avais trouvé un candidat pour ce poste, et je m’apprêtais à t’envoyer son dossier pour validation. J’imagine que ce n’est plus nécessaire si le siège nous envoie une nouvelle ressource.
J’aurais besoin de plus d’informations sur Frank Strauss. Peux-tu me mettre en contact avec ce Monsieur ?
Merci
Cordialement,
Mohan Pavarasami

Ensuite, il contacte ses entreprises partenaires pour réserver un hôtel et un chauffeur.
Dehors, il pleut à torrent. C’est la mousson qui commence. Ce soir, les gens rentreront les pieds dans l’eau. Lui, il sera à l’abri dans sa voiture, mais il risque d’être pris dans les embouteillages.
Il n’aime pas cette période. Des trombes d’eau dans les rues, des routes fissurées qui ne seront pas réparées faute de moyens et un trafic bloqué parce que les voitures ont du mal à avancer.
L’an dernier, les agriculteurs se sont plaints qu’il n’a pas assez plu. Les sols étaient trop secs. À terme, cela posera un problème d’alimentation en eau potable.

Mohan lève les yeux vers la fenêtre et regarde la pluie diluvienne qui se répand violemment sur la ville. Il se demande s’il doit espérer que cela perdure ou que cela cesse.




[i] Naans et Chappattis : Pains indiens. Ce sont des petites galettes de farines plates, au blé dur pour les naans et à la farine de blé complète pour les chappattis.
[ii] Alwarpet : quartier riche de Chennai, à côté de R.A Puram.
[iii] Les Indiens ne hochent pas la tête pour dire « oui » ou « non », de haut en bas ou de gauche à droite. À la place, ils font un mouvement de balancement. Le bas de la tête reste stable et le haut de la tête s’incline de la gauche vers la droite. Ce n’est ni un oui, ni un non, et, d’après ce qu’on m’a expliqué là-bas, cela veut dire quelque chose comme « j’ai entendu, tu m’as parlé ».
[iv] Huit mille roupies : un peu plus de cent euros.
[v] Il n’y a pas assez d’électricité pour tous les habitants. Des coupures régulières sont organisées pour pouvoir alimenter tout le monde de façon équitable. Tous les mois, les horaires changent et les coupures ont lieu à différents moments de la journée. Elles ne sont pas totalement égalitaires car elles sont plus ou moins brèves selon les endroits. En plus de cette interruption journalière, il y a environ une journée par mois où l’électricité est totalement coupée. Dans certains endroits, il y a des générateurs qui prennent le relai.

4 commentaires:

  1. Si un jour j'ai la chance d'aller en Inde, je testerai la pizza italienne avec épices indiennes !

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  2. Tu serais déçue... :) sérieusement, je crois que ma plus grande désillusion fut la visite au MacDo. Je m'y suis rendue le coeur en joie, pleine d'espoit, savourant déjà un bon burger, bien classique, bien de chez moi... (Encore qu'il y ait plus français que le hamburger)
    Quelle ne fut pas ma décéption en découvrant que leurs sandwichs ne sont fait qu'à base de poulet ou de poisson, que seul le filet-o-fish avait un goût de banlieue parisienne et que mon choix devait se faire entre le Mac-Maharaja, le Mac-chicken et le Mac-Veggie...

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  3. Oh trop bien ! merci pour les extraits ! hâte de découvrir la suite!

    bizz

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    1. Merci pour ton message ! Ça fait plaisir.
      À bientôt !

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